Une étude récemment publiée par l’Institut de Recherche en Agriculture Biologique (Suisse) a déclenché de nombreuses réactions dans la presse : enthousiasme et scepticisme, espoir et désillusion.
Le sujet : L’agriculture biologique pourrait nourrir 9 milliards d’êtres humains en 2050 !
Bonne nouvelle, en apparence…
L’affirmation de l’Institut Suisse est à nuancer par une série de conditions qui font toute la différence.

Un défi de taille

Revenons aux fondamentaux, on sait que l’agriculture biologique souffre de faibles rendements (-20%) par rapport à l’agriculture conventionnelle même si cela s’améliore progressivement.
On sait aussi que, vu le prix plus élevé des produits bio, c’est encore un marché de niche réservé aux gens aisés des pays développés.
Le défi de nourrir la Planète en bio est de taille, en effet, le bio ne représente que 1% des terres cultivées au niveau mondial (6% en France). Il faudrait multiplier par 100 la part du bio en trente ans !
On connaît également le poids écologique énorme que représente l’agriculture intensive. Le passage en bio réduirait drastiquement l’usage de pesticides (la question est néanmoins controversée), améliorerait le bilan carbone et réduirait la consommation d’eau.
On estime à 50% l’augmentation de la production nécessaire en 2050 pour fournir 2700 kcal/ jour à 9 milliards d’humains.

Les conclusions de l’étude montrent qu’il faudrait augmenter la surface cultivable de 15 à 30% pour passer en tout bio ce qui entraînerait aussi une augmentation de la déforestation. Une perspective peu réjouissante !

Des conditions difficiles à réaliser

Venons-en aux conditions nécessaires pour conserver les surfaces cultivées actuelles et ne pas avoir d’impact sur les forêts tout en assurant une alimentation suffisante à l’Humanité.

1 – Il faudrait réduire le gaspillage alimentaire (30% de déperditions entre le champ et l’assiette) ce qui représente un gros travail.
Chaque français jette 20kg de nourriture par an dont 7kg encore emballés dans du plastique.
Une image est frappante, si le gaspillage alimentaire était un pays, ce serait le troisième émetteur de gaz à effet de serre derrière les USA et la Chine !
Les chiffres ci-dessus doivent malgré tout être pris avec précaution. Doit-on faire la nuance entre pertes évitables et gaspillage, faut-il prendre en compte des pertes dues à l’évaporation des liquides, doit-on hiérarchiser le gaspillage en fonction du coût écologique lié à la production (viande versus légumes) ? 
Une diminution du gaspillage implique d’agir dans de très nombreux domaines ce qui rend le résultat pour le moins aléatoire.
Il faudrait améliorer les techniques de pêche pour diminuer les quantités de poissons non désirés rejetés en mer, diminuer les quantités de légumes non conformes éliminés lors de leur production, améliorer les emballages pour une meilleure conservation, lutter contre les ruptures de chaîne du froid lors du transport, valoriser les restes lors de la préparation des repas et les produits périmés, diminuer la proportion des invendus dans la grande distribution, etc…
On peut légitimement douter du résultat…

2 – Et, le plus important, serait de réduire largement la part des surfaces agricoles réservées à l’élevage des animaux (fourrage et pâturage), soit un tiers du total pour les réattribuer à la production de céréales, légumineuses et légumes pour les humains. Cela permettrait aussi des économies d’eau substantielles, en effet, certaines légumineuses ne demandent que 50 litres d’eau par kilo pour finir dans nos assiettes alors que le bœuf en demande 15000 litres.
Cela correspondrait à une réduction par trois de notre consommation de viande !

Réduire notre consommation de viande ?

C’est là que le bas blesse. En effet, si les pays développés baissent légèrement leur consommation de viande, les habitants des pays émergents (Inde, Chine, Brésil) deviennent progressivement friands de viande grâce à l’augmentation de leur pouvoir d’achat. Peut-on envisager sérieusement de leur demander de baisser leur consommation de viande alors qu’individuellement elle est déjà très faible. Les prévisions de croissance de la demande en viande se situent autour de 60% d’ici 2050.

Combien de bio en 2050 ?

Il paraît, dans ces conditions, que le bio seul ne puisse nourrir l’Humanité en 2050.
Tout au plus (au prix de nombreuses améliorations comme son rendement, la diminution du gaspillage alimentaire et une consommation réduite de viande dans les pays développés), on peut espérer décupler (de 2% à 20%) sa part de l’alimentation mondiale. La question du frein que représente son prix se pose pour les pays en voie de développement et risque de creuser encore les difficultés d’accès à une nourriture saine pour les plus pauvres.
Comment produire 50% de plus à l’horizon 2050 avec 20% de rendement en moins sans devoir empiéter sur les forêts et espaces naturels ? Le bilan carbone du passage à plus de bio risque de ne pas être à la hauteur de nos espérances…

En conclusion, il semblerait que 100% de bio pour nourrir l’Humanité entière à l’horizon 2050 soit une chimère. On ne pourra se passer complètement de l’agriculture traditionnelle et il faudra aussi repenser en profondeur notre façon de nous alimenter.

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